À lisotter

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Ciels
Régine Detambel
Ciels

Date : 2012
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Ciels


Assise, partir en randonnée au-delà du monde.

La terre a le minerai ; avec le nuage, le ciel a sa matière première. Ce matin apparaissent des concrétions, apparemment boules cotonneuses, mais qu’on sent bien vite ligneuses et noueuses, d’une dureté propre à faire des solides, avec des plans, des arêtes, des angles, des moulures, bref aptes à menuiser des nuages cubiques comme des coffres ou des armoires. Les concrétions plus dures — autant dire les noeuds — servent à faire des curiosités : enclumes, bilboquets, mortaises.

Il y a les nuages qui construisent des figures utiles. Ceux-là sont solides et générateurs comme du bois de construction. Et puis les nuages de taillis. Par exemple, là-bas, au sud, ça broussaille.

Selon la qualité de jaune et de rouge dans la lumière du crépuscule, le ciel se métallise. En général, cuivre, zinc et aluminium.

L’aube malaxe déjà ses pierres, des scories diverses, des louches de chaux.

L’orage a recours au fer. L’éclair dans le nuage gris : du béton armé.

Bakélite : Dieu frotte le ciel sur sa manche et voilà que les flocons de neige remontent.

Un vent régulier meule, décape, creuse le ciel.

Parfois le goudron et le charbon peuvent s’extraire du ciel. Prendre pour un morceau d’ambre le premier rayon de soleil dans ce bitume.

Ce ciel est-il toujours le même ? Il n’est pas dit que rien n’ait changé dans les habitudes des stratus.

Littré dit que la sueur par expression est celle qui se montre sur la face de ceux qui souffrent une angoisse extrême et, particulièrement, sur celle des agonisants. Les gouttelettes sur le front des mourants.
La pluie, ce soir, est aussi douloureuse et semble le résultat d’un tel effort.

Pour Wassily Kandinsky, ce qui en musique correspond au noir, c’est la pause, quand elle marque une fin complète. Pourtant, malgré tout le pessimisme du monde, le ciel noir n’est jamais un silence éternel : il a un avenir. Je crois — dur comme l’ombre — qu’il a l’espérance d’un avenir. Un ciel noir n’est pas rien, il n’est pas non plus la mort du soleil. Mais il résonne intérieurement, sans fin.

Qu’ai-je d’autre que l’oeil pour regarder le ciel ? L’humeur vitrée contient des filaments que je projette sur fond d’azur, qui font désormais intégralement partie de ma vision et l’embuent. Il paraît que ces filaments créent, dans mon regard vers l’infini, ces petites amibes, ces trains de protozoaires, gris, mobiles, ces paramécies de microscope pour môme qu’on tente de retenir dans le champ de la vision, par un effort inouï de volonté, et qui s’échappent quand même, on ne sait où, en tout cas plus loin que la vision humaine, derrière l’oeil peut-être, à l’endroit de l’inconnaissable de mes rétines. Si quelqu’un avançait la main au-delà de la convexité de mon oeil, cette main ne serait en aucun lieu de l’espace, et ne serait nulle part ; par conséquent, elle n’aurait plus d’existence. Mais qu’ai-je d’autre que l’oeil pour te regarder ?

L’horizon n’existe pas. On a brûlé Giordano Bruno, après lui avoir arraché la langue pour ces affreuses paroles qu’il avait proférées. Cet hérétique impénitent, opiniâtre et obstiné ne croyait pas dans l’oeil humain. Non qu’il répudiât les enseignements de la perception, mais il estimait que c’est à l’intellect qu’il appartient de juger et de rendre compte des choses que le temps et l’espace éloignent de nous. Bruno disait : nos sens ne peuvent appréhender que les objets qui sont à leur portée. Ils confessent leur faiblesse en produisant l’apparence toujours changeante d’un horizon fini qui prendrait la forme d’une demi-lune. L’horizon semble enclore dans son confinement circulaire le monde perçu ; pourtant, nos déplacements nous font franchir cette limite, sans cesse, qui n’a donc pas d’existence absolue. L’horizon ne cesse de m’accompagner dans tous mes déplacements. Il n’y a pas d’horizon en soi, mais toujours pour un observateur. Ainsi le confinement circulaire de l’horizon perceptif résulte bien de la projection de la finitude de nos sens, et non pas de la structure de l’Univers.
La plage et la mer devant moi ne sont pas semi-circulaires. Et le ciel au-dessus de moi n’est ni coupole ni dragée haute. Ce n’est jamais la voûte céleste que je contemple, mais la limite humaine de mes sens. Comme si, levant la tête vers le plafond de la Sixtine, je devais me résoudre à penser que Michel-Ange avait peint à fresque l’intérieur de mes paupières et non pas la voûte de pierre.

Un ciel est toujours baroque : masses, ombres et lumières courbes plutôt que structures linéaires.

Le ciel est à la fois immanent (il se reflète dans la flaque de purin) et transcendant (il est sans pôles).
Assise dans le purin, je suis pourtant également dans le ciel, comme une trace de vent.

Il n’y a pas de pointe extrême du ciel. Les cieux n’ont pas d’Everest. Alors pourquoi tant de rêves d’escalade, pour ne pas dire d’ascension ?

Carte postale : matin et soir, le ciel emplit et vide la mer suprêmement, sans s’emplir ni se vider lui-même.

Méthode pour observer le ciel à l’oeil nu : commencer par herboriser, attaquer d’abord à ses pieds, par ce qui est fin et courbe, par exemple un brin d’herbe (presque immobile), puis un scarabée (lentement mobile). Ensuite remonter depuis les genoux jusqu’aux cimes des arbres, puis encore s’étendre, s’épandre, passer de ce qui est proche et terrestre à ce qui est grand et lointain, bref passer de ce qui sort de l’oeuf aux temps où le ciel et la terre n’étaient pas encore concoctés.

Mon observatoire : un oreiller d’herbe. Une souche : mon pic du Midi.

Les paradoxes de Jean Benzène : son Nuage blanc (1959) est tracé à l’encre de Chine. Neige est également réalisé à la plume sur papier.

Ciel scandinave : j’ai le sentiment de pénétrer la première nature. Je suis proche du cercle polaire. Dans cette profondeur bleue, on n’a encore ni pêché ni chassé. Ni avion soviétique ni son de cloche, peut-être seulement des pétrels aux plumes huilées. Un ciel intouché depuis que le monde est monde. Il s’essore sur place et ressurgit au travers de sa propre pluie. Ce fond de ciel est plein de vapeurs fossiles et de toute une végétation de cristaux de glace décomposés. Et la nature renaît au travers de ces émanations. Un ciel neuf : jamais je n’avais éprouvé une sensation pareille.

Le voile se déchira par le milieu.

Jamais je n’ai manqué de ciel. Sitôt écartés les obstacles matériels (taie, somnolence, toit, mur ou ramure), je l’ai trouvé au-dessus de moi comme un destin nécessaire. S’il existe, j’existe. Sous le ciel, je suis forcément une personne humaine.

Le nuage est une révélation puisqu’il est la sortie du ciel, hors de soi, dans le monde.

Lieu commun au divin et au nuage : parvenir à se manifester de multiples façons mais sans jamais s’épuiser dans sa totalité.

Un ciel s’observe de face. Face à face.
Mais le reste du temps, quand j’y suis inattentive, le ciel me pèse tout de même sur le haut du crâne. On dit, je crois, le vertex pour indiquer le lieu le plus haut de la boîte crânienne tandis que l’endroit du tourbillon où commence l’implantation des cheveux — et qui correspond peu ou prou à mon faîte — est appelé vortex, comme l’écoulement de l’eau du bain dans la bonde. Quoi qu’il en soit, vertex ou vortex, c’est par ces yeux-là, presque superposés, que le ciel me regarde quand je le boude.

Carré blanc sur fond blanc.

Là-haut sont toutes nos liquidités.

Art subtil, réclamant un minimum de moyens, et les moins encombrants. Tous les jeux de métamorphoses (érection de monuments cristallins, compositions nébuleuses, coloriage, irisation, ou destruction de spectres, précipitations et même stalactites de glace…), tous les brusques passages d’un état de la matière à un autre, non moins émerveillant, tiennent dans la minceur du fluidique support. Comme chez les Chinois, la plénitude va de pair avec le dépouillement. Croire dans la sagesse du ciel.

Que de gens qui cherchaient Dieu sont finalement tombés en arrêt devant un nuage blanc ! Et s’y sont tenus.

Chaque soir, le soleil disparaît derrière le mur occidental de ma cellule.

Atmosphère ! Atmosphère !

Le vent dans les nuages a sa propre méthode de calligraphie. Au-dessus de l’océan, il privilégie la cursive rapide, à s’en user les ongles.

Courir à la fois le corbeau du soleil et le lièvre de la pleine lune.

Toute l’alchimie des nuages dans ce grand renversement : soudain le contenant devient le contenu et ce contenu déborde du contenant pour l’embrasser tout entier, au point que le fils engendre la mère, qui le dévorera.

Lever les yeux et contempler les images dans le ciel (lumière, force, élan…).
Baisser la tête et contempler les dessins répandus sur la terre (ombre, faiblesse, écailles de tortue…).
Par cette gymnastique oculaire et cervicale, j’accède aussi peu à l’infini que le petit bouledogue sur la plage arrière d’une voiture blanche. Je suis seulement libre de regarder en haut et/ou en bas. Mais je peux également faire glisser le problème sous le tapis, si je n’ai pas la force de le résoudre, ou bien prétexter un torticolis.

Air libre.

L’homme en tant qu’homme ne peut vivre horizontalement. Il faut lever la tête car la pure horizontalité du regard, ça n’est pas humain.

Emprunter une route qui ne soit pas déjà toute tracée par l’usure des pas. Mais les vents aussi ont leurs habitudes et leurs couloirs.

Puisqu’on n’est certain d’aucun ciel, on ne peut donc jamais être certain du sens de ces ciels.


© Régine Detambel