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36 manières de quitter le présent
Régine Detambel
36 manières de quitter le présent

Date : 2012
Présentation

Trente-six manières de quitter le présent

par Régine Detambel ©


A quinze ans, il n’y a pas trente-six manières de quitter le présent.
Soit :
1) on dirige son attention vers quelque chose de passé, mais hier on était tout petit et trop faible ;
2) alors on braque tous ses espoirs vers quelque chose de futur, mais tout le monde dit que bientôt la planète Terre ne sera plus un abri ;
3) donc on dirige son attention vers un autre endroit qu’ici, mais de toute façon on se sent de nulle part ;
4) il reste à penser de manière abstraite (on calcule par exemple la racine carrée de 99) ;
5) on peut aussi s’imaginer quelque chose avec du cul ;
6) ou on prend quelque chose de fort par-dessus quelque chose de très fort et on attend.

Ils ont quinze ans, ils ne s’aperçoivent même pas qu’ils vivent déjà. Cloués, médusés, sidérés, pétrifiés, immobiles, s’ils ont la tête au ciel, c’est à cause de l’ecstasy ou d’une quelconque autre matière de rave. La fille a seulement bu de la bière. Deux des garçons n’ont rien pris du tout et se tuent à la tâche : tagger huit mètres carrés de cairons nus pour demain matin.
Ils ont établi leur campement à dix ou douze mètres du sol, sur un toit, en pleine ville, histoire de bien voir tout de haut. Vu du ciel, le bahut est petit, ridicule, avec ses plantations de peupliers comme des allumettes ; et le stade, une bassine. Leur idéal est de découcher, quitte à se geler mortellement, des heures d’affilée, jambes pendantes, à ne rien faire, au-dessus de la nuit. Comme tout le monde, ils ont peur de vivre à fond, peur de la souffrance quotidienne, pas héroïque, mortifiante et minime.
— J’ai pas aimé Sade, dit soudain l’un des taggeurs. On n’y voit rien. Et puis on peut pas le refaire avec une fille !
— Ton dévédé était nul, se venge l’autre. Il argumente : les gémissements n’étaient même pas en phase avec les mouvements des lèvres.
— Comment tu veux qu’elles jouissent, remarque la fille à l’haleine de bière, puisque les types se retirent toujours pour arroser la caméra !
— Ou par terre ou en l’air ou en pleine poire !
— Putain, vous m’énervez, je vous passerai plus rien !
— Tu vas pas nous prendre la tête pour ça, quand même, si ?

Ils se trouvent donc sur le toit d’un très vieil immeuble de la très vieille ville. Ils jouent à faire sauter la soudure des gouttières à coup de talon. Et ce soir-là, la fille qui s’en va jeter sa canette dans une cheminée, juste pour le bruit que ça fera, la fille monte presque jusqu’au faîte du toit et elle trouve un nid de pigeon, avec trois œufs de pigeon dedans. D’abord elle n’ose pas prendre les œufs dans sa main. Elle lâche la canette, qui dévale le long des tuiles, puis saute de la gouttière avec l’élan d’un tremplin et va se fracasser dans la rue.
— Alors ça non, tu vois ! fait un taggeur furibard. Mais merde, tu veux qu’on nous ramasse ou quoi ?
— Viens vite, dit la fille. Viens vite.
— On n’a pas fini !
— Tout de suite, tout de suite, je t’en prie, viens tout de suite.
— Putain, prise de tête !
L’un des deux garçons monte quand même jusqu'à elle sans prendre le temps d’allumer une cigarette, pensant qu’il lui est arrivé quelque chose, qu’elle va se casser la gueule, ou qu’elle s’est coupée avec de la tôle ou qu’un des camés, un peu plus loin, est en train de filer du mauvais coton. Il grimpe, s’aidant des mains, putain, qu’est-ce qui s’est passé ? Et toujours, avec ces mots-là, un petit arrière-goût de famille, de père qui gueule, de proviseur qui vire, et toute la clique.
Il la voit. Elle est tournée sur le dos. Elle l’appelle. Elle ne bouge pas. Elle semble figée. Elle lui fait un signe de la tête montrant le faîte du ciel. A son tour, il voit. Il voit un œuf de pigeon. Quelque chose de gros comme un œuf de pigeon et en même temps il se dit que c’est la première fois qu’il dit les mots œufs de pigeon.
— C’est quoi ? dit la fille. Un OVNI ?
— Je sais pas.
— En tout cas c’est beau dit la fille.
— C’est peut-être Jupiter…
— On s’en fout dit la fille. Je préfère quand ça n’a pas de nom.

L’aurore inondant une terrasse lave toutes les impuretés. Elles semblent même n’avoir jamais existé. Le soleil balaie les tuiles. Rien n’a jamais été perdu et personne n’a été souillé. Le garçon et la fille se réveillent comme s’ils s’éveillaient pour la première fois au monde. La question que chacun d’eux se pose immédiatement est celle-ci : est-ce que le reste de ma vie répondra à ce premier moment ?